Extrait de la préface (pages 18 à 21) de " L'ennemi principal 2 : penser le genre", Christine Delphy; en introduction à "L'état d'exception : la dérogation au droit commun comme fondement de la sphère privé"

   J’ai écrit “l’Etat d’exception” comme une suite à “Libération des femmes ou droits corporatistes des mères”. Je souhaitais, entre autres, poursuivre la réflexion sur le statut des enfants, puisqu’ils sont l’enjeu de tant de luttes entre femme et hommes. Montrer et dénoncer ce statut a été très difficile. Personne ne voulait l’entendre. Je l’ai fait lire à plusieurs spécialistes du droits; je n’ai eu que des rebuffades. Ecrire que les enfants n’ont aucun droit, dans une culture de plus en plus droits-de-l’hommiste, était mal vu. Un “défenseur des enfants” m’a écrit que je disais des bêtises : “Les enfants ont des droits; simplement ils ne peuvent pas les exercer.” J’étais en effet bien bête de considérer que des droits qu’on ne peut pas exercer sont très proches de l’inexistence. Dans une société qui prétend se préoccuper presque avant tout du bien-être des enfants, il ne faut pas dire que les enfants sont traités comme des possessions. Il avait déjà été difficile d’écrire l’article précédent dont une première version  était intitulée “La revendication  maternelle”. La première fois que j’ai dit lors d’une réunion féministe informelle ce qui me semblait aller de soi : que les enfants sont un groupe opprimé, l’une de mes amies a fondu en larmes en protestant qu’elle n’opprimait pas ses enfants. Cela me rappelait l’attitude des premiers hommes confrontés au mouvement féministe, qui se mettaient presque à pleurer en disant qu’ils n’avaient jamais fait de mal à personne. En prétendant être attaqués personnellement, ils mettaient un terme à la discussion. Je n’avais pas cédé à ce chantage-ci,  mais je cédai à ce chantage-là. Après tout, c’étaient mes camarades de lutte. Il m’a fallu dix ans, et la circonstance d’être à l’étranger, pour oser écrire ce texte. En ce qui concerne le suivant, j’en présentai une partie à un colloque sociologique sur l’enfance.

   J’ai lu la publication qui accompagnait ce colloque. Ces spécialistes, des collègues, étaient de très bonne volonté : ni conservateurs, ni imcompetents. Tous les sujets étaient abordés : l’école, la famille, etc., avec la plus grande attention pour le bien des enfants. Les enfants étaient traités comme ils le sont par la société : comme une espèce à part, qu’il faut étudier pour mieux la comprendre et répondre à ses besoins spécifiques. Pas une contribution ne mentionnait leur statut juridique; le mot “mineur” n’apparaissait même pas. Ce statut était donc en dehors du domaine des sociologues ? Mais comment est-ce possible ? Est-ce que le statut de mineur n’est pas un trait fondamental de la condition d’enfant ? Est-ce que mes collègues considéraient ce trait comme allant tellement de soi, et tellement inébranlable, au contraire d’autres aspects, qu’il n’était même pas utile de l’aborder ? Ou est-ce qu’il considéraient que la minorité des enfants n’était que le reflet légal de leur condtion sociale, elle-même due à d’autres facteurs ?

   On a ici un très bon exemple de naturalisation. Les choses sont mises cul par-dessus tête; la dichotomie légale- ou coutumière, peu importe- qui décrète que telle personne est un enfant, et telle autre un adulte, dichotomie qui régira les différences dans le traitement et donc dans le comportement  des deux groupes, cet acte fondateur est passé sous silence. Une fois que les groupes sont constitués, on ne se demande plus comment ils ont été constitués. On se demande en quoi ils différent, comme si l’opération par laquelle ils ont été nommés differents, puis traités differement, était sans rapport avec leurs differences actuelles. Mieux encore, la dichotomie légale est traitée comme un reflet de leurs diffrences “réelles” (naturelles), qui deviennent  ontologiques. Il sont differents; la loi est bien obligée d’en tenir compte; et c’est si anodin que cela ne mérite même pas d’être mentionné.

   Les féministes, dans les trente dernières années ont dénoncé les violences faites aux enfants, et en particulier l’inceste. Lever le voile sur ce “secret le mieux gardé”(Rush, 1983), gardé en particulier par les molosses de l’ordre patriarcal, les psychanalistes, cela n’a pas été sans mal. En France, les résistances à financer des recherches à ce sujetsont toujours très fortes; elles le sont moins aux Etats-Unis et au Royaume-Uni. Grâce à l’action des militantes qui ont fait connaître les recherches féministes anglo-américaines, la chape de silence à commencé à se fissurer et tout le monde peut entrevoir une réalité qui change tout ce qu’on croyait savoir de notre société- mêmes les féministes en 1970 étaient loin de se douter de la prévalence de l’inceste. Cela change la vision que l’on a de la famille, des parents, des enfants, de ce qu’on appelle la sexualité, de ce qu’on appelle la violence. Qui aurait pu dire il y a vingt ans que sa maison est l’endroit le plus dangereux pour une femme, que c’est dans sa chambre , par un père, un oncle ou un ami de la famille qu’une petite fille risque le plus d’être violée, qui aurait imaginé qu’une petite fille sur six (un petit garçon sur dix) est victime de violences sexuelles ?

   Dans le même temps, il me semble que la pensée féministe n’a pas encore été assez loin. Lors du plus grand congrés européen sur la violence contre les femmes, à Brighton en 1997, jamais non plus le statut des mineurs n’a été évoqué à propos de l’inceste. La “vulnérabilité” des enfants aux agressions adultes, en particulier de leurs parents, était implicitement considéré comme un fait de nature. Ce que j’ai voulu montrer, c’est que c’est un fait, mais un fait de loi.

 

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