Ordre scolaire bourgeois contre culture prolétarienne
Philippe Geneste
Dans “Le refus de parvenir”
Marginales n°2, automne 2003
En France, l’école dite
laïque, dite obligatoire, dite gratuite est mise en place par la bourgeoisie à
un moment de reconstitution du mouvement ouvrier, après l’écrasement sanglant
de la Commune. La bourgeoisie a le cœur encore soulevé de frayeur d’avoir vu le
peuple insurgé auto-organisant les rouages sociaux, économiques et symboliques.
Si, à droite et à l’extrème droite, s’agitent les très cléricaux monarchistes
et légitimistes, adossés aux grands propriètaires ruraux et à la bourgeoie
négociante, c’est à ce que l’on va nommer les républicains modérés que la
bourgeoisie industrielle va confier ses intérêts pour éviter de nouveaux
soubressauts. Elle est révolue la période de 1848, où la bourgeoisie avait la
bouche pleine de discours humanitaires sur les conditions de vie du peuple, sur
l’ignorance et les scandales de l’exploitation. Aprés 1871, la rupture entre la
classe bourgeoise et le prolétariat est accomplie. Le partage des eaux claires
du socialisme d’avec celles teintés du sang des travailleurs du capitalisme est
achevé. Comme le vote va être
l’instrument de l’illusion d’une autonomie de pensée et de choix politique, la
pédagogie primaire sera celui de l’écrasement du peuple dans sa conscience
sociale même.
Jules Ferry est un bourgeois à
l’esprit clair, fier condottiere du Capital, dont on a voulu faire un mythe.
Homme de l’école laïque (1), on oublie combien son oeuvre scolaire est liée à
son oeuvre coloniale. L’asservissement des consciences, ici, avait pour pendant
l’assujetissement des peuples colonisés, là-bas. A en croire le mythe, la
Troisième République apporta les lumières de l’instruction à un peuple ignare.
Mais il y a un envers du tableau, que brosse la littérature ouvrière du
19°siècle (2) : celui de prolétaires, fiers de la culture qu’ils s’étaient
forgée dans la lutte menée pour une écriture prolétarienne. Dans la voracité de
lecture des autodidactes, comme à travérs les activités d’organisations
prolétariennes, se dessine un désir passioné d’émancipation. La bourgeoisie
n’était pas dupe. La fin du 19°siècle est marqué par la conscience
internationale des opprimés, l’avénement du syndicalisme, la poussée vers les
Bourses du travail. C’est toute une contre-société qui se met en place, avec
ses propres canaux de diffusion, ses journaux, sa propre littérature. Le
mouvement de littérature prolétarienne reflète cette conception de la culture
comme moyen de gagner son indépendance de classe et, par là, oeuvrer à
l’émancipatiopn de ceux d’en bas.
Cette conquête culturelle
n’est pas le fruit d’une minorité isolée du peuple. Martin Lyons (3) a recensé
en angleterre, entre 1790 et 1900, quelque 800 autobiographies ouvrières. Etudiant
les manuels didactiques, il pointe chez les élites bourgeoises les craintes qui
accompagnent l’alphabétisation des classes laborieuses.
En France, l’institution de
l’école des années 1880 relève de cette même volonté de canalisation du peuple
dans les voies culturelles de la bourgeoisie. C’est le principal fondement des
discours de Jules Ferry argumentant devant des parterres de sa classe, en
faveur de son projet d’école primaire. Il s’agit de casser les espaces
d’autonomie prolétariennes pour mieux enchaîner le peuple à la reproduction de
l’ordre bourgeois. C’est pourquoi, contrairement à ce que les débats
contemporains sur l’école peuvent laisser entendre, l’école de Jules Ferry
n’est pas une école des savoirs, mêmes élémentaires, mais une école des valeurs
bourgeoises; ce n’est pas une école de l’instruction, c’est une école de
l’éducation : “Cette éducation n’a pas pour but de faire savoir, mais de faire
vouloir”, dit l’article “Politique” du Dictionnaire de pédagogie et
d’instruction primaire dû à Ferdinand Buisson, un
des plus prôches collaborateurs de Jules Ferry. Et il ajoute : “L’instituteur
est un instrument d’éducation, et même, si on y réfléchit bien, d’éducation
politique.”
La lecture des programmes de
1886 et 1887 démontre que l’école laïque est une école de classe.
L’enseignement moral et civique vient remplacer le catéchisme pour stipuler à
l’enfant ses devoirs et bien peu de droits : “Le grand tour de passe-passe est
de transformer en un noble devoir social, tout auréolé de sacrifices,
l’obligation où est le travailleur de peiner pour les capitalistes. C’est là un
lieu commun de tous les traités de morale(4).” Ainsi peut-on lire dans L’Honnête
Homme, la manuel de Jules Steeg paru en 1888 : “ Ce
n’est pas avec mollesse, par contrainte et par nécessité, sans goût, plaisir
que nous devons travailler; mais avec entrain, avec conviction, moins pour le
gain pécuniaire que pour le gain moral. Le travail est notre champ de bataille. Comme les armées vont au combat,
musique en tête, tambour battant pour conquérir la gloire des armes, ainsi nous
devons aller au travail : vivement, comme de braves gens, pleins de courage et
de vaillance, sûrs de nous-mêmes et de la victoire.” Le style lyrico-épique
épouse la pensée binaire de l’auteur qui ne manque pas de dénoncer ces “grèves
qui risquent de porter un coup à la richesse nationale”.
Mais comment faire ravaler au
peuple ses espaces d’autonomie culturelle? En brisant ses sources
linguistiques ( les langues locales), en installant l’individu comme valeur
sociale de base en lieu et place du collectif et de sa classe d’appartenance.
Cette mission est confiée à l’idéologie de l’égalité des chances alors même que
le système scolaire est divisé selon l’origine sociale des élèves (le primaire
et primaire supérieur pour le peuple, le secondaire - lycées et colléges
incluent des classes primaires payantes en leur sein - pour les enfants de la
bourgeoisie). Ecoutons le fameux discours de Jules Ferry, daté du 10 avril 1870
(déjà) :
“Je ne viens pas prêcher je ne sais
quel nivellement absolu des conditions sociales qui supprimerait dans la
société les rapports de commandement et d’obéissance (…) Ce que j’appelle le
commandement démocratique ne consiste donc plus dans la distinction de
l’inférieur et du supérieur; il n’y a ni inférieur ni supérieur; il y deux
hommes égaux qui contractent ensemble, et alors, dans le maître et dans le
serviteur, vous n’apercevrez plus que deux contractants ayant chacun leurs
droits précis, limités et prévus; chacun leurs devoirs, et, par conséquent,
chacun leur dignité (5).”
Il s’agit, par l’école et par la langue nationale unique, d’instituer les conditions de marché, de la libre circulation du capital humain national sur un territoire uniformisé. Le but de l’idéologie égalitariste des chances est d’empêcher les classes populaires de remmettre en cause l’ordre social par l’élaboration de savoirs dans le cadre de l’éducation coopérative ou mutuelle qui se met en place. La littérature prolétarienne, les organisations ouvrières, les regroupements qui vont donner naissance au syndicalisme sont, en effet, autant d’espaces autonomes de production des savoirs, donc, autant de foyers de résistance aux menées de la bourgeoisie. Et c’est bien cela le plus innacceptable pour tout pouvoir, car c’est dans le creuset de la production des savoirs que se love la charge subversive ou assujetissante de l’acte d’éducation; car c’est dans le creuset des pratiques que se construit une culture collective. Jules Ferry en a conscience :
“ Dans les écoles confessionnelles, les jeunes reçoivent un enseignement
dirigé tout entier contre les institutions modernes. On y exalte l’ancien
régime et les anciennes structures sociales. Si cet état de choses se perpétue,
il est à craindre que d’autres écoles se constituent, ouvertes aux fils
d’ouvriers et de paysans, où l’on enseignera des principes diamétralement
opposés, inspirés peut-être d’un idéal socialiste ou communiste emprunté à des
temps plus récents, par exemple à cette époque violente et sinistre comprise
entre le 18 mars et le 24 mais 1871 (6) .”
Or, il faut, pour la bourgeoisie, tuer dans ses organes vifs cette
autonomie du peuple et d’une expression artistique propre, qui parvient à
s’expliquer avec elle-même, “car un tel art serait un art prolétarien, un art
de classe par lequel la réalité du travail salarié et de l’exploitation serait
reconnue comme telle, ce qui serait le premier pas vers son abolition (7) .”
(1) : la laïcité reste la seule vraie avancée de son ministère par
l’opposition aux cléricaux qu’elle implique, mais il ne faut pas oublier
qu’elle a joué un rôle idélogique actif dans la masquage des oppositions de
classes et l’uniformisation mentale patriotique (2) : Lire Edmond thomas “Voix d’en bas” Maspero 1979 (Ouvrage
disponible chez Plein Chant, 16120 Bassac.) (3) :“La Culture littéraire des travailleurs. Autobiographies
ouvrières dans l’Europe du 19°siècle” Annales n°4-5 juillet-octobre 2001
p.927-946 (4) :Antoine Richard
“L’école de la bourgeoisie conservatrice”, L’Ecole émancipée, n°35, 31 mai 1931 (5) : Cité par Chistian
Nique et Claude Lelièvre, La République n’éduquerar plus. La fin du mythe
Ferry, Plon, 1993, p.31 (6) : Cité par Jean
Foucambert, L’Ecole de Jules Ferry, Retz,
1990, p.58 (7) : Walter Benjamin, Oeuvres, Gallimard, 2000, p.160 |
Ecrire votre commentaire
Vous devez vous connecter pour pouvoir ajouter un commentaire.