JÉRÉMIE
La mécanique du jeu
Le monde où nous naissons - la société
industrialisée - est, et ne cherche même plus à cacher
qu'il est, une Entreprise mondiale d'exploitation des choses, bêtes,
et gens, par un petit nombre de personnages, ont certains sont même
connus par leur nom (exemple : Paul Getty, « l'homme le plus riche
du monde », devenu célèbre à la suite de l'enlèvement
de son petit-fils et de son refus de payer la rançon), tous adultes,
mâles, et blancs (à part quelques Japonais mais ils ont beaucoup
blanchi à l'air des Hilton hotels), qui, à force d'éliminer
les plus faibles, ont concentré et concentrent sans cesse davantage
dans leurs mains les biens et les pouvoirs.
Ces personnages sont l'aboutissement logique
de la mécanique des rapports de compétition et domination,
enclenchée dans les sociétés patriarcales.
Bien qu'ayant conservé une forme à
peu près humaine, ils sont en train de devenir aujourd'hui une force
aveugle, une abstraction régnante, un grand ordinateur servi par
des vestons interchangeables. Cette Force Aveugle avance droit devant elle
comme un bulldozer, en s'emparant de tous les matériaux et de toutes
les énergies terrestres, qu'elle exploite à son profit afin
d'avancer encore et dévorer des énergies, afin d'avancer
encore.
L'énergie humaine est, pour l'exploitation,
la plus nécessaire et précieuse, car seule elle peut obtenir
les autres énergies, et les domestiquer.
Mais cette énergie est aussi la plus difficile
à contrôler : ces humains sont qualifiés au point d'être
capables d'autonomie, de conscience, d'imagination, et éventuellement
de résistance. Ce qui rend leur exploitation malaisée. On
doit les traiter avant utilisation, et les amputer de ces malencontreuses
propriétés. Cela, le plus tôt possible. Sur l'individu
grand et ayant acquis du jugement c'est trop tard. Comme le cancer, la
conscience doit être opérée à son début.
Il faut intervenir sur le petit enfant, faible et sans méfiance.
L'opération consiste à lui sauter
dessus à l'arrivée, profitant de ce qu'il est sans défense
pour, lui ayant montré qu'il a affaire à plus fort que lui,
l'immobiliser, l'isoler, et lui faire comprendre qu'il dépend pour
sa vie d'un bon vouloir extérieur qu'il doit se concilier. On usera
le temps où il est réduit à l'impuissance pour lier
ses énergies et ses désirs, et on lui imposera un statut
de dépendance légale, économique, institutionnelle,
de sorte qu'il ne quitte le berceau que pour la laisse, qu'il chérisse
sa laisse, et ne la quitte par la suite que pour le « libre »
consentement à l'exploitation.
Bien que la Force Aveugle soit par essence violence,
et génératrice d'hommes violents, que ses servants entretiennent
un affectueux commerce avec la mort qui tant leur ressemble, et n'hésitent
devant aucun massacre profitable, le « libre » consentement
à l'exploitation est, pour la bonne marche de l'Entreprise, techniquement
préférable, et plus économique. Le volontariat aveugle,
et si possible heureux, est appelé, sauf accident, à prendre
le relais de la contrainte nue. Plus besoin de crever les yeux de l'esclave,
il les fermera.
De toute façon, si jouissif que ce soit
pour les zélés servants de la Machine de faire de la bouillie
avec des populations rétives, un minimum de consensus à la
base est indispensable, sinon tout péterait.
Le consensus se forme premièrement dans
la famille.
Définie en termes d'Entreprise, la famille,
institution sous contrôle, est une petite unité produisant,
par un moyen artisanal, (on n'en connaît pas d'autre pour le moment),
non pas des enfants, mais un certain modèle d'humain, propre à
assurer, comme exploité en général, et comme exploiteur
pour quelques exemplaires sélectionnés, la continuité
et l'expansion de l'Affaire.
La fonction des parents, en termes d'Entreprise,
est d'élaborer, à partir du matériau brut enfant,
le modèle domestiqué, conforme à la demande.
Et statistiquement, ils le font. La preuve :
l'Entreprise continue de marcher. S'ils n'exécutaient pas la commande
sociale, le truc se casserait la gueule aussi sec. En une génération.
Les parents au piège
Ils le font, parce qu'ils ont déjà
été eux-mêmes traités, par des parents qui l'étaient
également, par leurs parents, traités. C'est une longue Histoire,
une chaîne sans fin.
Naturellement, ils ne ressentent pas les choses
ainsi. Car ils ont été traités à les ressentir
autrement : comme leur « tendre devoir ». Ils éduquent,
forment, contrôlent leurs enfants, par amour et pour leur bien («
C'est pour ton bien »), et leur protection. Ils désirent généralement
leur bonheur, et sont persuadés de le faire en les intégrant
dans la société, qu'ils ne mettent pas en question, et dont
ils sont les outils inconscients. Ils ne savent pas que l'éducation
est politique. Ils croient que c'est une affaire privée.
Si on leur disait qu'ils sont des outils inconscients
qui exécutent une commande sociale, ce serait un massacre. Papa,
sais-tu pour le compte de qui tu t'efforces de faire de moi un mouton?
Maman, sais-tu pour le compte de qui tu t'échines à faire
de moi la victime consentante que tu as été toi-même?
« Petit insolent, c'est comme ça
qu'on parle à son père! »
« Entendre ça, après tous
les sacrifices! »
Telles seraient vraisemblablement les réponses,
au cas où un enfant oserait aborder un tel sujet en famille.
Comment pourraient-ils ouvrir les yeux sur une
réalité qui frapperait de nullité leur vie entière
et leurs œuvres, et anéantirait l'illusion qu'ils ont d'être
des personnes?
Mais s'ils sont piégés alors ce
n'est pas leur faute ils sont victimes aussi!
Point d'ordre
On se placera résolument, ici, au point
de vue des « enfants ». Cela pour raison d'urgence : il faut
passer les enfants d'abord, comme dans les naufrages. Parce que naufrage
il y a.
On doit s'accrocher fermement à ce point
de vue, auquel apparemment on n'est pas habitué. Certainement les
parents sont victimes aussi. Mais on ne peut pas analyser ensemble parents
et enfants : ce ne serait plus une analyse, ce serait une discussion, une
litanie de « Oui, mais ... », ne menant à rien. C’est
un fait d'expérience que lorsque dominé et dominant discutent
ou sont étudiés ensemble, le dominant domine, et on se retrouve
au même point. En analyse d'oppression la méthode est chacun
son tour, et à part. L'opprimé d'abord.
Mais, pour négocier le virage côté
enfants, si difficile à prendre, et éviter les interventions
défensives qui empêcheraient toute lecture, on va donner,
au préalable et à part, un rapide condensé de la condition
des parents dans nos sociétés. Ainsi verra-t-on mieux l'ensemble
du décor, qui est d'une éprouvante complexité.
Il sera plus facile ensuite de se maintenir,
sans loucher, dans l'optique choisie, celle des personnes appelées
enfants.
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